


"Nous n'avons pas besoin d'IA; nous avons besoin d'électricité!"... Vraiment?
Jean-Jacques ESSOME BELL - Mars 2026

Il y a quelques semaines, après une conférence sur l'intelligence artificielle auprès de dirigeants d’associations, un participant est venu me voir avec un grand sourire et m'a fait la remarque suivante :
« Monsieur, tout cela est intéressant. Mais soyons sérieux : chez nous, on manque déjà d'électricité, nous avons des coupures d'Internet, certaines populations ne sont même pas connectées. Pourquoi parler d'intelligence artificielle ? »
Je lui ai répondu par une autre question :
« Et si l'intelligence artificielle faisait justement partie des solutions à ces problèmes ? »
Il est resté silencieux quelques secondes.
Cette réaction, je l'entends très souvent. En effet, beaucoup de personnes pensent que l'Afrique devrait d'abord résoudre tous ses problèmes de base tels que la faim, l’accès à l’électricité ou encore les soins de santé, plutôt que de s'intéresser à l'IA. Il n’y a d’ailleurs qu’à jeter un coup d’œil sur les commentaires dans les réseaux sociaux lorsqu’un organisme étatique en Afrique annonce un événement concernant l’IA (séminaire, signature d’un partenariat, etc).
À première vue, cela paraît logique ; mais, en réalité, ce raisonnement est dangereux, car il suppose que l'on doit choisir entre le développement et la technologie. Or, l'histoire montre exactement le contraire.
Lorsque le téléphone portable est arrivé en Afrique au début des années 2000, certains disaient :
« Nous avons besoin de routes, pas de téléphones. »
Quelques années plus tard, le téléphone mobile a révolutionné notre quotidien. A titre d’anecdote, alors que les experts sud-africains de MTN évaluaient le marché potentiel à 1,2 million d’abonnés pour le Cameroun en 2002 ; nous avions produit un modèle estimant ce marché à plusieurs millions d’abonnés… Avant 2010, le Cameroun recensait déjà 6 millions d’abonnés uniques.
Puis est arrivé le Mobile Money.
Là encore, certains étaient sceptiques ; d’ailleurs, le marché camerounais tardait véritablement à décoller. Aujourd'hui, des millions d'Africains aident financièrement leurs proches, paient leurs factures, reçoivent leur salaire ou développent leur commerce grâce à leur téléphone et à leur compte de monnaie électronique.
Personne ne demande plus s'il fallait attendre.
Pourquoi ferait-on une exception avec l'Intelligence Artificielle ?
Prenons un exemple très concret sous un angle bien précis ; celui de l’horizon de la vision.
Oui, certaines régions connaissent encore de sérieuses coupures d'électricité.
Mais faut-il, pour cette raison, se concentrer uniquement sur l’ultra court terme et renoncer à former nos ingénieurs à l'IA ? Devons-nous absolument attendre que tous les problèmes soient résolus avant de développer les compétences professionnelles dont les entreprises auront besoin demain ?
Si nous raisonnons ainsi, nous risquons d'attendre très longtemps… pendant que le reste du monde continue d'avancer.
En réalité, il ne s'agit pas de choisir entre l'électricité et l'IA. Nous avons besoin des deux !
Mieux encore : l'IA peut aider à améliorer la gestion des réseaux électriques, à prévoir les pannes, à optimiser la consommation d'énergie ou à mieux planifier les investissements.
Le même raisonnement vaut pour la santé. L'Afrique a besoin de davantage de médecins ; mais l'IA peut aussi aider ces médecins à détecter certaines maladies plus rapidement, à analyser des examens médicaux ou à suivre les patients vivant dans des zones éloignées.
Et que dire de l'agriculture ? Nos agriculteurs ont besoin de meilleures semences, de financements et de routes. Mais ils peuvent aussi bénéficier d'outils capables d'anticiper les périodes de sécheresse, de détecter des maladies des cultures ou de mieux gérer les récoltes.
L'IA ne remplace pas les solutions traditionnelles ; elle les renforce.
J'entends aussi souvent une autre remarque : « L'IA est une technologie de riches. »
Pourtant, jamais une technologie aussi puissante n'a été aussi accessible.
Aujourd'hui, un étudiant à Douala, une commerçante à Cotonou ou un fonctionnaire à Brazzaville peuvent utiliser gratuitement des outils qui donnent accès à une immense quantité de connaissances.
Bien sûr, tout le monde n'a pas encore une connexion Internet parfaite.
Mais cela ne doit pas nous empêcher d'apprendre. En effet, le plus grand risque n'est pas notre retard technologique ; le plus grand risque serait de croire que cette révolution ne nous concerne pas.
Pendant que certains se demandent encore si l'Afrique a besoin de l'IA, d'autres sont déjà en train de créer des entreprises, de moderniser leurs administrations, d'améliorer leurs exploitations agricoles ou de former leurs collaborateurs grâce à cette technologie.
L'Intelligence Artificielle ne résoudra pas tous les problèmes du continent africain ; personne ne le prétend. Mais refuser de s'y intéresser ne résoudra aucun de nos problèmes non plus.
L'Afrique ne doit pas choisir entre satisfaire les besoins essentiels et préparer l'avenir ; elle doit faire les deux en même temps.
C'est d'ailleurs ce qu'ont toujours fait les pays qui ont réussi leur développement : ils ont construit des routes, ils ont développé leurs écoles, ils ont investi dans la santé. Et, en même temps, ils ont adopté les technologies qui transformaient le monde.
L'intelligence artificielle est presque certainement la prochaine (ou déjà présente) grande révolution technologique.
Nous pouvons décider de la regarder passer ; ou nous pouvons choisir d'en faire un levier pour accélérer notre propre développement.
À mon avis, le vrai débat n'est donc pas : « L'Afrique a-t-elle besoin de l'intelligence artificielle ? »
La vraie question est beaucoup plus simple : « Pouvons-nous réellement nous permettre de rester à l'écart de la plus grande révolution technologique de notre époque ? »
Il faut intégrer dans notre esprit que l'intelligence artificielle n'est pas un luxe que l'Afrique pourra s'offrir plus tard ; c'est un outil qui peut précisément l'aider à résoudre plus rapidement les défis qu'elle affronte aujourd'hui.
Dit autrement, « l'IA n'est pas en concurrence avec le développement de l'Afrique ; elle en est l'un des accélérateurs. »

